Ces derniers mois, je vois de plus en plus de profs utiliser l’IA dans leur quotidien professionnel. Ils et elles sont même en recherche d’informations à ce sujet alors que moi, je nage à contre-courant : je refuse d’utiliser les IA comme Chat GPT, MidJourney ou même celle de Canva.

Ayant un peu l’impression d’être seule à remonter le courant de ce rouleau compresseur, je vous partage ici quelques raisons et réflexions qui me poussent à résister à cette nouvelle technologie qui est loin d’être un progrès à mes yeux, pour l’usage qu’on en fait.

Je précise d’emblée que je ne suis pas “anti-technologie”, “anti-progrès”, que je refuse l’IA car “c’était mieux avant”. Je refuse l’IA pour 3 principales raisons : éthiques, écologiques et politiques.

  Je refuse d’utiliser intentionnellement l’IA générative pour des raisons éthiques

L’IA : un outil qui exploite encore et toujours les populations précaires pour s’épanouir

Lorsque Chat-GPT a été rendu accessible au grand public il y a deux ou trois ans, j’étais curieuse (comme tout le monde je pense) mais j’ai rapidement été refroidie par une vidéo de la chaîne Defend Intelligence qui partageait l’enquête du Time dans laquelle on apprenait quelques faits édifiants. Pour entraîner l’IA de Chat GPT, Open AI passait par des travailleurs pakistanais payés 2$ de l’heure pour filtrer les contenus violents (racistes, sexistes) et (pédo)p*rn*graphiques … toute la journée. 😳

En d’autres termes, pour qu’on puisse utiliser de manière sécurisée cette intelligence artificielle, on demande à d’autres êtres humains de s’éclater la santé mentale pour un salaire de misère. 🫠

 

J’ai déjà lu des arguments du style :

“Tu sais que tu exploites déjà d’autres êtres humains pour fabriquer tes fringues et ton téléphone ?”

Oui, merci, je le sais et c’est la raison pour laquelle je réduis déjà au maximum cette consommation et que je passe par des circuits alternatifs quand c’est possible. (Et je pense que tout le monde devrait faire ça aussi mais ce n’est pas la question qui nous intéresse.)

Ici, tant que j’ai encore le choix de pouvoir refuser cette technologie, je le fais avec grand plaisir car ce n’est pas le monde dans lequel j’ai envie d’évoluer que celui d’accepter ce genre d’actes ou de s’y résigner car “foutu pour foutu de toute façon…”. Ce n’est pas dans cet état d’esprit que l’on va réussir à construire un monde dans lequel on pourra tous et toutes avoir des conditions de vie décentes…

L’IA et le non-respect des droits d’auteur

Une autre raison éthique qui me pousse à refuser d’utiliser l’IA, c’est le respect des droits d’auteur, particulièrement lorsqu’il s’agit de la production d’images.

Dans le documentaire Youtube réalisé par Jeannot se Livre, je me suis rendu compte que l’IA franchissait une autre frontière éthique : celle des droits d’auteur. Ici, elle aborde la problématique du point de vue du monde du Livre mais c’est tout aussi intéressant pour nous, les profs. Car rappelons que l’IA ne crée rien. Elle récupère les infos qu’on lui donne lors de son entraînement et les transforme pour nous les fournir, présentées sous un nouveau jour.

À l’heure actuelle, des centaines de milliers d’artistes se sont donc fait voler leur travail et quelques uns sont en procès avec Open AI car bien évidemment, ils ne sont pas rétribués pour cette “inspiration”.

Jusqu’où peut-on se permettre de voler le travail d’autrui avant que les autorités ne réagissent ? Selon Open AI, il serait impossible de proposer une IA performante sans accéder à ces contenus protégés mais il ne faudrait pas rémunérer ces artistes pour l’utilisation de leur art car le fonctionnement est trop opaque et le lien complexe à établir formellement. Cherchez l’erreur.

Dans le monde de l’éducation, j’ai récemment vu une collègue partager sur son site internet des affiches pour la journée du 8 mars avec des portraits de femmes inspirantes, générés par IA. Tous les commentaires lui demandaient si elle donnait son autorisation d’utiliser ces affiches en classe. Mais quelle autorisation a-t-elle à donner sur le partage d’un travail qui n’est pas le sien ? A-t-on demandé aux artistes qui se sont fait voler leur style et leur travail par des IA pour tous ces profs qui veulent illustrer une activité ou une petite histoire créée pour leur classe ? Il existe déjà tellement d’options disponibles dans les banques d’images que je ne comprends pas ce choix d’utiliser l’IA pour en générer de nouvelles, surtout lorsqu’on est au courant de cette dérive…

  Je refuse d’utiliser intentionnellement l’IA générative pour des raisons écologiques

J’utilisais cet argument il y a déjà deux ans car je voyais déjà l’impact environnemental qu’avait internet et globalement “le numérique”. Pourquoi aggraver encore la situation avec des modèles énergivores nécessitant encore davantage de ressources pour leur production et leur entretien ?

Les modèles d’IA comme Chat GPT étant entraînés tous les jours grâce à un milliard de requêtes, ils deviennent de plus en plus performants … et de plus en plus gourmands aussi bien en eau qu’en énergie.

Si on continue comme ça, on estime qu’en 2027, l’utilisation de Chat GPT demandera autant de ressources que ce que l’Argentine utilise sur une année. Chat GPT 4 est donc beaucoup plus efficace que sa version précédente oui, mais à quel prix ?

La même question se pose quand on essaie de générer des images avec l’IA en sachant que l’impact est 60x supérieur à celui d’une génération de texte. Combien d’essais infructueux et de ressources dépensées pour obtenir une image qui nous convient finalement moyennement et qu’on ne va peut-être même pas partager ou utiliser ?

 

“Du coup, il faut retourner à l’âge de pierre, c’est ça que tu veux ?”

Non, ce que je veux, c’est qu’on arrête d’utiliser et d’entraîner une IA pour des requêtes débiles, qu’on soit prof ou pas. Google consomme de l’énergie et des ressources mais actuellement, cela en demande 10x moins qu’une requête à Chat GPT. (Je dis “actuellement” car Google a prévu d’implémenter l’IA dans son algorithme de recherche, ce qui va changer la donne prochainement.) Et si vos recherches Google ne sont pas performantes, vous pouvez toujours utiliser un autre moteur de recherche comme Duck Duck Go, Ecosia, Brave …

 

“De tous temps, l’humain a eu peur face aux inventions. Est-ce qu’on a arrêté d’apprendre les maths avec l’invention de la calculatrice ? Ou d’apprendre de nouvelles choses avec l’arrivée d’Internet ? ”

Vous vous demandez peut-être ce que cet argument croisé au détour d’une conversation facebook vient faire là. Eh bien parce que je le vois souvent et que ma réponse est celle-ci : les deux situations ne sont absolument pas comparables car les contextes sont très différents.

Nous sommes aujourd’hui face à la sixième extinction de masse. Une future détresse écologique s’annonce avec les dérèglements climatiques et vu la demande en ressources de l’IA aujourd’hui, ça ne va faire que s’accélérer …

Donc entre l’invention d’internet ou de la calculatrice et l’utilisation massive de l’IA à travers le monde, il n’y a pas de grand débat à avoir selon moi, ce sont des situations très différentes à considérer et il ne faut pas l’envisager uniquement du côté “progrès technologique”.

  Je refuse d’utiliser intentionnellement l’IA générative par « bon sens »

Je ne veux pas être dédaigneuse sur ce point mais la plupart des questions posées à Chat GPT peuvent trouver leur réponse avec un moteur de recherche ou dans un livre.

Je pense aussi à cet instant précis de cette vidéo de Claire No Code. Elle y expliquait qu’à la place d’utiliser l’IA pour créer des automatisations avec Make, il fallait apprendre à bien maîtriser ses outils pour découvrir qu’il existe déjà des algorithmes qui proposent ce que l’utilisateur veut faire… Je vais même la citer tiens :

“Même si l’IA en est capable, ça ne veut pas dire qu’elle est la plus adaptée pour répondre à ce besoin.”

Et je pense exactement la même chose pour nos utilisations en tant que prof. J’y reviens ici plus bas mais je pense qu’on peut se passer de l’IA. Et nos élèves aussi. Vous cherchez des exercices d’entraînement sur tel ou tel point de grammaire ou de vocabulaire ? Il en existe déjà plein en ligne ! Apprenez à utiliser les outils de recherche et créez un portfolio commun avec d’autres collègues pour gagner du temps (je parle de collaboration dans le point suivant).

Oui, il y a des domaines où c’est probablement utile et important comme la médecine (et encore, quand on voit que l’IA, dans le domaine du droit, peut inventer des articles et des cas de jurisprudence …). Mais quand on sait où chercher de l’information et la critiquer, en tant que prof, on n’a pas besoin de l’IA pour créer ses cours.

 

“Mais ça prend trop de temps de faire des recherches ! Grâce à Chat GPT, j’ai la réponse en 10 secondes au lieu de faire plusieurs longues recherches.”

Le vrai problème, c’est que tes recherches te demandent du temps ou que tu n’aies pas vraiment le temps pour les faire correctement à cause de toute ta charge de travail ? C’est de ça dont nous allons parler dans le 4e point.

  Je refuse d’utiliser intentionnellement l’IA générative pour des raisons politiques

Gagner du temps grâce à l’IA : qu’y perd-on ?

Je vois beaucoup de profs mettre en avant l’IA grâce au gain de temps qu’elle permet dans la préparation des cours, pour faire des recherches, brainstormer, etc. Quand je lis ces arguments, j’ai un petit pincement au cœur car cette personne exerce son métier seule. De mon côté, je préfère encourager les profs à se créer des équipes collaboratives pour partager cette charge de travail (créer des séquences en commun, partager des idées, partager des activités). En tant qu’enseignant·es qui visons à former d’autres petits êtres humains au monde de demain, je pense que nous devons donner l’exemple. Partout, on prône l’importance de la collaboration mais est-ce qu’on se l’applique à soi-même ? Sommes-nous des cordonniers mal chaussés ? Probablement oui quand on voit à quel point les profs sont démuni·es lorsqu’il s’agit d’organiser et de gérer des travaux de groupe. Après tout, ils et elles ont toujours été poussé·es à la concurrence et non à la collaboration durant tout leur parcours scolaire, comment leur en vouloir ? Travailler avec d’autres êtres humains entraîne des discussions, des conflits, c’est normal. C’est donc beaucoup plus confortable et moins gourmand en énergie personnelle de vouloir passer par l’IA. Mais est-ce la norme que nous voulons créer pour le monde de l’éducation de demain ? Si vous êtes prof en Belgique et que vous voulez entamer ce travail et vous joindre à un collectif de profs, je ne peux que vous recommander de contacter CGé (il y a une antenne à Bruxelles et une autre à Liège).   Au-delà de la collaboration, je pense également à ces collègues qui ne savent déjà plus utiliser les moteurs de recherche ou faire des recherches en bibliothèques et qui posent leurs questions dans des groupes facebook. Comment inciter les élèves à développer une démarche de recherche, lire, comparer, critiquer… si l’enseignant·e ne maîtrise pas ces bases elle/lui-même ?

L’IA : un pansement individuel sur un problème collectif – ou comment les profs s’accommodent de leur charge de travail grandissante

Comme je me le demandais ci-dessus, le problème est-il le travail de recherche ou le manque de temps pour l’effectuer ? N’est-ce pas davantage lié à toutes les missions que les professeurs ont à remplir aujourd’hui et qui ne cessent de s’alourdir ? Ne faudrait-il pas se tourner vers nos hommes et femmes politiques pour leur dire “Stop, 🙅‍♀️ la charge de travail est trop conséquente” ?

Si nous trouvons des solutions individuelles à notre échelle, pourquoi faudrait-il prendre en considération les demandes des profs ? “Ils et elles tiennent le coup, c’est bon. On va p’tet même leur demander de prendre 1 ou 2 classes de plus pour pallier la pénurie. C’est bon, ils gagnent du temps avec l’aide de l’IA, non ?”

J’en ai parlé dans une newsletter il y a quelques mois. Je pense que l’IA est un pansement individuel qui a un coût collectif pour la profession (et plus globalement pour la société).

 

Enfin, pour terminer, je suis sûre que vous avez vu passer que l’IA assiste et remplace déjà des profs dans certaines écoles aux États-Unis. À chaque fois que vous l’utiliser pour créer des cours, des activités, des jeux … vous l’entraînez à penser comme un prof et donc vous formez votre potentiel·le futur·e collègue … ou remplaçant·e.

 

“Pff n’importe quoi ! Les IA ne pourront jamais remplacer les profs, on ne voit ça qu’aux États-Unis.”

Je suis désolée de le dire en ces termes mais il n’y a qu’un prof naïf pour penser ça. 😅 Partout à travers le monde, des tas de gens perdent leur travail à cause de l’IA et c’est un problème collectif qui va toucher aussi le monde de l’enseignement tôt ou tard.

Les dirigeants politiques actuels (qui virent trèèès à droite, tout comme aux USA) se fichent de connaître vos spécificités et vos compétences. Ils voient qu’il y a un problème (le manque de profs – voire même le manque de docilité des profs) et ils voient une solution (utiliser l’IA pour venir d’abord renforcer les équipes et soulager la charge de travail, puis à terme remplacer les humains (qui peuvent faire grève, tomber malade, tomber enceinte…)). Cette solution sera peut-être plus efficace dans certains cas et moins coûteuse. Vous croyez vraiment qu’ils vont y réfléchir à deux fois ? Moi pas.

Isabelle Collet, informaticienne et professeure à l’Université de Genève, met aussi en garde sur le déploiement trop rapide de l’IA en éducation et se félicite qu’en Suisse, ils prennent des pincettes avec ces systèmes d’IA actuellement (je recommande l’écoute entière de ce podcast d’ailleurs, il est intéressant).

L’explication de mon point de vue était un peu longue mais je pense nécessaire pour débattre de ce sujet qui enflamme Internet. N’hésitez pas à me partager vos idées et vos sources également en commentaires, comme je l’ai fait tout au long de l’écriture de cet article. 😊

L’utilisation de l’IA comporte également bien d’autres problèmes (comme l’utilisation de vos données personnelles ou même de votre image quand vous lui en donnez l’autorisation) que je n’ai pas eu l’occasion d’aborder ici mais qui sont tout aussi essentiels à considérer dans vos usages quotidiens.