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Pour ce deuxième article à propos de la fatigue des enseignant.es, j’avais envie de vous parler d’une observation que je fais de manière très récurrente chez des collègues, particulièrement celles avec qui j’échange sur la Toile. Peut-être allez-vous vous sentir vous-même concerné.e par ce que je vais décrire juste après à propos de ce « syndrome de la bonne élève » . Je me permets de le féminiser car je l’ai observé principalement chez des femmes (et ce n’est pas anodin, je vais en reparler).

Le syndrome de la bonne élève inculqué dès l’enfance

Peut-être avez-vous déjà observé ce phénomène dans vos classes. Un.e élève qui se donne à fond et vous ne comprenez pas d’où diable peut bien lui venir cette obsession d’atteindre la perfection. Il.elle vous touche et vous appréciez sa motivation, vous le.la valorisez certainement car il.elle est impliqué.e dans vos cours et ça, ça fait toujours plaisir. Mais ça peut aussi taper sur les nerfs car vous avez une vingtaine d’autres élèves dont il faut vous occuper. Et le plus souvent, cet élève est en réalité … une élève.

le syndrome de la bonne élève

C’est triste mais à un certain degré, je pense que nous sommes quasiment toutes atteintes de ce syndrome. Dès le plus jeune âge, les petites filles sont conditionnées à bien travailler à l’école là où les petits garçons sont plus turbulents, parfois plus insolents et « c’est normal » (même si l’enseignant.e ne l’accepte pas et le réprouve, il n’en reste pas moins que les petits garçons sont davantage encouragés à innover, réfléchir, remettre en question… là où les filles apprennent docilement). Nous avons appris qu’en travaillant dur, on aurait une place, on serait reconnues et on serait légitimes. (Spoiler alert: non, toujours pas mais l’idée perdure.) Aujourd’hui, les normes commencent à changer mais il s’agit bien de celles que nous avons vécues il y a plusieurs dizaines d’années et avec lesquelles nous nous sommes construit une identité.

Nous recherchons l’approbation dans tout ce que nous faisons, d’abord par nos parents, puis par la maîtresse et toute figure prise comme autorité: les enseignants ou encore les médecins (chez qui nous sommes souvent mal à l’aise mais que nous n’osons pas remettre en doute alors que la plupart des connaissances et des études sont encore réalisées par des hommes pour des hommes). Pendant des années, nous nous sommes conformées aux attentes de la société et désormais, même si nous sommes porteuses de valeurs féministes, y compris dans nos classes, nous gardons des traces dans notre éducation. C’est plus fort que nous en quelque sorte… jusqu’au déclic, la prise de conscience !

Le transfert du syndrome dans notre vie professionnelle

Ces attentes et cette pression importantes qu’on a appris à se mettre nous-même ont été transférées directement de nos études vers le monde professionnel dans le plus grand des calmes. Ainsi, depuis votre entrée dans votre formation d’enseignante, vous cherchez sans relâche à proposer les meilleurs cours possibles à vos élèves. Et ça a naturellement continué après vos études. Vous êtes à la pointe de l’innovation, vous passez vos soirées à imaginer les prochaines activités ludiques qui mettront des paillettes dans les yeux de vos élèves. Ou vous cherchez à créer plusieurs cours qualitatifs de front car, en tant que jeune enseignante, vous avez hérité d’attributions merdiques mais vous voulez montrer que vous en valez la peine. Vous participez aux projets de l’école, même le weekend ou pendant les vacances. Au détriment de tout le reste.

Nous avons appris à valoriser cette obsession de la perfection dans notre métier. On se décrit alors comme consciencieuse, appliquée et impliquée dans notre travail. Petit problème: aujourd’hui, plus personne ne nous décerne de bons points et une attention bienveillante quand notre travail est bien fait, y passerions-nous même nos nuits, cela n’y changerait rien. Au contraire: nous passons pour une bonne poire et notre hiérarchie (ou nos collègues) n’hésite pas à venir nous solliciter car elle sait que nous ne refuserons pas de donner un gros coup de main pour ce projet qui bénéficiera à la réputation de l’école. Nous finissons par étouffer sous ces injonctions et ces attentes mais tiraillées par la conviction que nous devons tenir le coup car sur le droit chemin et pour le bien-être des élèves que nous avons face à nous.

Enseigner l’esprit critique au sein de la boîte scolaire formatée : un vrai paradoxe

J’avais envie de souligner ici le paradoxe ironique dans lequel nous nous trouvons: je ne pense pas me tromper en affirmant que les études qui mènent au métier d’enseignant sont exigeantes mais surtout très formatantes. Nos enseignants universitaires nous apprennent de grands principes éducationnels sans se les appliquer à eux-mêmes, espérant faire de nous de bons petits enseignants modèles. Devoir ensuite enseigner les principes voire directement l’esprit critique aux jeunes générations depuis la boîte scolaire devient alors presqu’un gag.

Ces études et la hiérarchie du système scolaire ont impacté notre quotidien depuis toutes petites et encore plus depuis ces études supérieures. Je me souviens encore de mes professeurs à l’université nous demandant de faire preuve d’esprit critique là où auparavant, je devais surtout restituer ce que j’avais gobé d’un enseignement passé. Le gap à combler est énorme, le chemin de l’apprentissage et de la remise en question est long. L’enseignement de l’esprit critique à l’école doit être une vraie farce, une sorte de private joke en haut lieu décisionnel…

Je tiens à préciser que je parle ici d’après mes observations, nos conversations, nos échanges sur les réseaux et que j’estime avoir eu la chance, personnellement, de bénéficier d’un système de formation à l’enseignement différent. Pas parfait mais différent. En tout cas dont certains enseignants m’ont réellement poussée à sortir de la boîte scolaire.

« Mince alors, c’est bien joli tout ça, Émeline. Mais du coup, je suis foutue? 😭 » Pas du tout ! j’ai deux-trois trucs sur lesquels vous pouvez vous pencher si vous souhaitez vous détacher de ce syndrome qui vous gâche la vie.

Que peut-on faire pour contrer ce syndrome de la bonne élève?

Dans un premier temps, je vous invite à vous observer dans votre quotidien, sans jugement pour identifier où il est à l’œuvre. Écrivez dans un carnet ou une note ces moments où vous vous dites que vous auriez du dire « non » mais que vous avez dit « oui » car on vous a prise par les sentiments ou par la conscience professionnelle. Vous pouvez aussi faire partie de ces personnes qui se tendent des pièges à elles-mêmes et qui se trouvent des excuses et se mettent des œillères pour ne pas voir ce qui est sous leur nez donc soyez attentive à ça.

Dans un deuxième temps, il serait sain de questionner vos valeurs pour vous détacher de ces injonctions. Concrètement, vous devez questionner votre identité d’enseignante et l’image que vous vous êtes forgée du « bon prof » . Qu’est-ce qui est important pour moi? Cette tâche est-elle alignée avec mes valeurs? A-t-elle du sens? En serais-je fière? Sonne-t-elle juste avec ce dont j’ai envie pour ma vie ? (Et votre vie ne se résume pas au pilier professionnel, nous en reparlerons.) N’hésitez pas à le faire avec d’autres collègues pour vous encourager les unes les autres à identifier ce syndrome et trouver réellement ce qui vous branche dans votre métier … et ce qui vous pèse.

Enfin dans un troisième temps, lors des réunions, des entretiens, de vos observations en salle des profs, apprenez à questionner l’autorité (même si c’est dans votre tête): Ce qu’il/elle dit … est-ce vrai? Est-ce un bon conseil? Une bonne idée? Tiendrais-je ce genre de discours à mes proches? Pas besoin de remettre en question tout ce qu’il.elle dit devant lui/elle, juste déjà repartir du principe que cette personne est humaine, a ses propres biais et peut aussi se tromper ou ne pas représenter vos intérêts. L’intérêt de la hiérarchie, c’est que le système tourne, pas que vous soyez heureuse et épanouie.

L’objectif n’est vraiment pas de rejeter tout ce que nous faisons pour l’école, loin de là. Juste de remettre tout ça en perspective pour retrouver ou se créer un mode de vie plus sain, plus équilibré, plus sensé. Oui, on peut aimer travailler pour l’école, on peut en tirer de la fierté et du sens mais on aime certainement faire d’autres choses qui nous aident à nous accomplir en tant qu’être humain. Et c’est sain de ne pas les mettre de côté, c’est sain de diversifier ses activités pour s’épanouir et ça ne fait pas de nous des mauvaises profs.

Un article super inspirant et éclairant à ce sujet est celui de Madmoizelle paru en 2018 sur le sujet du syndrome de la bonne élève.

A quel point ce syndrome vous affecte-t-il ?
En aviez-vous conscience avant de lire cet article?
Partagez-moi vos réflexions et vos expériences dans les commentaires !

A très vite pour un prochain déclic !

Émeline

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